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Aux membres du Conseil d'Administration !

 

Réunion du Conseil d'Administration de l'Association POUCHKINE 82

Jeudi 12 septembre 2019

18h30

Salle 202

Ancien Collège de Montauban

 

La Présidente: Cathy ENJALBERT

 


 

 


A tous les sympathisants et membres de l'Association POUCHKINE 82 !

 

Réunion d'information sur les cours de Langue RUSSE

Mercredi 11 septembre 2019

à 18h00

Salle 202

Ancien Collège de Montauban

 

La Présidente: Cathy ENJALBERT


 

Cliquez sur le titre ou le nom de l'auteur pour accéder au texte de la nouvelle.

LA PLACE ROUGE ÉTAIT VIDE

 

1er PRIX

LE VEILLEUR DE L’ESCALATOR

Adrien MORVAN

2e PRIX

ADIEU, CAMARADE LÉNINE !

Tyrell JACODSEN

3e PRIX

LA DÉBÂCLE

Laurence TATIN BERETTI

4e au 10e PRIX (par ordre alphabétique du nom de l’auteur)

L’APPÂT

Marc BRETON

SAGESSE DU PROVERBE RUSSE

Régine BERNOT

UNE AUTRE CHUTE

Geneviève BUONO

POUR UNE BROUETTE DE PATATES

Julien BARTHERE

COMME DANS UN CONTE

Cécile BLANCHE

UN MÉTRO POUR L’INCONNU

Thierry DAUNOIS

DES FLEURS POUR LES HÉROS

Luc TUFFIER


1er PRIX

LE VEILLEUR DE L’ESCALATOR

Adrien MORVAN

 

Au pied de chaque escalator du métro moscovite, on trouve une loge en verre exiguë, sorte d’avant-poste du monde souterrain. L’armée silencieuse des voyageurs passe devant chaque jour sans y prêter attention. A l’intérieur, une femme, souvent âgée, fixe son moniteur d’un air maussade. Quand il y a foule, elle ânonne des ordres dans son micro, réglant ainsi le ballet compliqué des passagers sur l’escalier mécanique. Ses ordres stridents se répercutent sur la voûte du tunnel, comme si le métro lui-même s’agaçait de la nonchalance de ses usagers.

 

La profession, que l’on nomme en russe « dejourny eskalatora », le « veilleur de l’escalator », n’est pas vraiment méprisée, elle est juste ignorée. On la réserve souvent à des retraités pauvres, qui trouvent là quelques milliers de roubles de salaire et un fauteuil plus ou moins confortable. C’est dans cet espace d’un mètre sur deux qu’évoluait désormais Anatoli Grigorievitch, un vieillard paisible, le visage chaussé d’énormes lunettes, ancien chef de station météorologique dans l’océan Arctique. Vague parodie des imposants livres de cuir qui trônaient autrefois dans son bureau de météorologue, un bloc-notes à la couverture écarlate faisait l’unique ornement de sa loge de veilleur.

 

Chaque jour, Anatoli Grigorievitch y inscrivait ses observations sur les passagers qui passaient sans le remarquer. Pour chaque visage descendant vers les profondeurs, il rédigeait une courte note où il fixait les mimiques, les regards, les expressions. Il se prenait parfois à imaginer la suite de leur voyage, comme si le moniteur de sa loge avait le pouvoir de révéler l’intérieur des rames et des autres stations. Peu apprécié de ses supérieurs, Anatoli Grigorievitch se voyait souvent confier la veille de nuit dans une des stations du centre, ce dont il n’avait jamais songé à se plaindre. Selon lui, les spécimens les plus intéressants n’apparaissaient que bien après la fermeture des bureaux.

 

Cette nuit-là, Anatoli Grigorievitch avait commencé son service à six heures précises à la station Place de la Révolution, dont les arches de marbre rouge et les statues de bronze se déploient à une trentaine de mètres de profondeur sous la Place rouge. Avant de prendre son poste, il avait feuilleté la dernière édition de Vetcherniaïa Moskva, s’arrêtant à la page des informations locales. Fidèle au sensationnalisme des parutions gratuites, le journaliste tissait un article plein d’alarmes sur un fait divers survenu dans le quartier Taganski. Un étudiant de l’institut de zoologie de la quatrième université conservait chez lui différentes espèces de reptiles, dont un serpent particulièrement venimeux. Un jour que le jeune homme avait laissé la trappe du vivarium ouverte par mégarde, le crotale s’était glissé hors de sa prison, avait louvoyé quelques instants sur le parquet, avant de pénétrer dans une bouche d’aération qui se présentait béante à sa langue fourchue. Par le plus malheureux des hasards, l’animal trouva refuge à l’étage du dessous, sous les draps d’une retraitée des chemins de fer. Quand vint l’heure du coucher, le serpent affolé par les remous du drap se jeta sur la vieille femme et lui injecta une dose mortelle de son venin.

 

« En voilà des sornettes », songea Anatoli Grigorievitch en réajustant ses grosses lunettes. D’un pas pesant, il s’engagea dans l’escalier de service qui menait aux locaux du personnel. Arrivé dans un long couloir aux murs défraîchis, il passa en revue les quatre portes alignées sur sa droite, et choisit le local n°4 après avoir consulté son journal de garde. A l’intérieur, il y avait tout juste de la place pour un lit tendue d’un drap jauni et pour un four à micro-ondes de fabrication soviétique. Anatoli Grigorievitch fouilla quelques instants dans sa sacoche pour en sortir son boîtier à lunettes. C’était un gros boîtier en ferraille recouvert d’un faux cuir blanc qui se décollait par endroit. Les ressorts, bien que rouillés, faisaient encore claquer avec force les mâchoires du boîtier. Prenant bien soin de ne pas se pincer les doigts, Anatoli Grigorievitch en retira un chiffon en microfibre qu’il glissa dans la poche de son gilet et jeta négligemment le boîtier sur le lit, puis il ferma la porte à clef et sortit du couloir de service pour aller se poster au pied de son escalator.

 

Son tour de veille passa lentement ; c’est à peine s’il eut à allumer son haut-parleur une fois pour invectiver les rares passagers restés dans la capitale en ce week-end brûlant de juillet. Le bloc-notes n’avait pas été d’une grande utilité non plus : l’unique voyageur digne d’attention, un adolescent aux cheveux vert émeraude, était passé en coup de vent devant la loge de verre avant qu’Anatoli Grigorievitch n’eût le temps de saisir son crayon. Dépité, le vieil homme avait pris sa pause à la surface pour échapper à l’air étouffant du métro. Il était à peine dix heures du soir, et la Place rouge était vide. Du musée d’histoire à la cathédrale Basile le Bienheureux, les pavés noirs s’étendaient comme un océan de pierre dont les flots embrassaient paisiblement le mur rouge du Kremlin. Du silence ou de la chaleur, difficile de dire qui était le plus assommant.

 

Las, Anatoli Grigorievitch décida d’aller se reposer un instant dans son local avant de reprendre son tour de veille. Il refit le chemin en sens inverse, dépassa l’escalator, et se retrouva dans le couloir de service. Il saisit un sachet de soupe instantanée à la tomate dans le placard de la cuisine commune et s’enferma à double-tour dans son réduit. La pièce, moite de chaleur, était plongée dans l’obscurité.

 

Le vieil homme, lentement, ôta ses chaussures, retira son gilet d’employé du métro pour se mettre en chemise, et déposa ses lunettes sur le micro-onde. Avant de se coucher, il fit réchauffer longuement sa soupe dans une tasse ébréchée. Il se glissa sous le drap en tirant dessus vigoureusement, afin de ménager un peu de place à ses pieds en bout de lit. Sans prendre la peine d’allumer la lumière, il saisit la tasse de soupe et commença à boire par petites aspirations, comme une biche au bord d’un étang.

 

Soudain, il ressentit une vive morsure à son gros orteil. L’effroi fit comme un pétard dans sa cage thoracique. Il n’osait plus bouger, pis, la main qui tenait la tasse commença à trembler. La chemise déjà humide de soupe brûlante, il tenta de soulever légèrement le drap pour voir en dessous. La prise se referma plus serrée encore sur son gros orteil. Il sentait une mâchoire froide et coupante qui lui entaillait la peau. Il songea au serpent de l’article. En tentant de relever le drap une nouvelle fois, il fit tomber sa tasse, qui se brisa sur le sol. Le rouge chimique de la soupe à la tomate se répandit sur le parquet. Chaque fois qu’il tirait le drap à lui, la créature s’accrochait à son doigt de pied de plus belle.

 

Saisi par la douleur, il essaya de ses dépêtrer de ses draps, mais son mouvement l’entraîna sur le côté, et il chuta lourdement au sol. Il sentit sa hanche craquer ; son cœur battait de plus en plus vite ; ses yeux écarquillés étaient noyés de larmes. La chose tenait toujours fermement son doigt de pied, distillant sans doute quelque poison mortel. Comme il pensait au venin, Anatoli Grigorievitch, fou de peur, sentit sa poitrine qui se crispait, comme si une crampe s’était emparée de tous ses muscles à la fois. Son vieux cœur, qui tout à l’heure battait la chamade, venait de faire silence. Le corps du vieillard roula sur le côté, déjà raide.

 

Quand ses collègues enfoncèrent la porte du local après s’être rendus compte de son absence, ils trouvèrent Anatoli Grigorievitch étendu par terre, enroulé dans son drap jauni qui lui faisait comme un linceul. Ses yeux grands ouverts semblaient guetter encore quelque passager extraordinaire à coucher dans son bloc-notes. Le médecin appelé sur place, en déplaçant le corps, découvrit les jambes du veilleur de l’escalator. Son boîtier à lunettes, entrouvert, lui mordait le doigt de pied.


2e PRIX

ADIEU, CAMARADE LÉNINE !

Tyrell JACODSEN

 

La place Rouge était vide.

Une pénombre grisâtre succédait lentement à l'obscurité glaciale de la nuit. Le seul signe de vie perceptible était l'ultime spasme qui agitait l'aile du corbeau aveugle venu s'échouer au pied de la place des Crânes pour y mourir.

Le vent froid qui balayait l'esplanade était chargé d'escarbilles. Dans la lueur terne de l'aurore, on aurait pu croire qu'il neigeait. La vue ne portait pas à dix mètres. Le Goum, masse sombre, indistincte et lointaine, évoquait l'ombre d'un géant terrassé.

Personne n'était plus là pour contempler la scène ni entendre le faible cri du corbeau qui venait d'expirer. Peut-être le dernier corbeau de Moscou...

 

Vers midi le blizzard cessa. Les particules grasses charriées par le vent s'étaient accumulées au pied des murs en dunes grises. Elles avaient envahi les arcades et l'appui des fenêtres, surmontaient les murailles du Kremlin et couvraient d'un pâle linceul les vestiges des tours effondrées Spasskaïa et Tsarskaïa. Moscou ressemblait à une cité ensablée.

Il n'y avait plus un son ni un mouvement, si ce n'est la lente dissolution des nuages qui s'effilochaient dans l'azur.

 

C'est du firmament qu'ils apparurent en fin d'après-midi. Peut-être vingt, peut-être trente.

Au début, ce n'était que des scintillements fugaces accrochant de temps à autre les rayons du soleil. Puis, celui-ci descendant sur l'horizon et l'angle de la lumière ayant changé, ils se dessinèrent plus durablement comme de petits fuseaux argentés descendant à la verticale.

Ils touchèrent le sol à 20h02 dans un vacarme infernal, en soulevant un tel nuage de cendres que le couchant, cherchant de ses rayons la place Rouge, ne trouva qu'une lourde masse brumeuse, opaque et irrespirable.

 

Au matin, la physionomie des lieux avait bien changé.

Les modules s'étaient divisés en centaines de petites unités industrieuses qui avaient travaillé sans relâche toute la nuit. L'extrémité est de la place avait été débarrassée des débris et des poussières. S'y affairait une armada méthodique de drones sur roues, de chenillettes pourvues d'outils et de bras articulés, et d'autres structures plus étranges encore se déplaçant sur de longues pattes arachnéennes.

Le centre de toutes leurs attentions était la basilique de Basile-le-Bienheureux. Elle était entourée de tours argentées fichées dans le sol et délimitant autour d'elle un cercle parfait. Ses ouvertures étaient partiellement obturées par de complexes assemblages de poutrelles entre lesquelles allait et venait un petit peuple d'ouvriers mécaniques. De robustes arcs-boutants reliaient les tours entre elles, et le campanile disparaissait sous les étais. Au sommet des coupoles, les croix étaient prises dans de singulières attelles.

 

Les travaux aériens sur la basilique prirent fin en début d'après-midi. Les allées et venues au travers des ouvertures avaient cessé. Les araignées mécaniques n'arpentaient plus les façades. Au pied de l'édifice, seuls les modules bâtisseurs s'activaient encore à relier entre elles les tours de métal pour clôturer la circonférence du chantier.

L'étape suivante fut souterraine. Les entrées et sorties se faisaient dorénavant au niveau de ces tours qui jalonnaient le périmètre de l'étrange kremlin d'acier dont la muraille entourait maintenant la basilique. Des tombereaux robotisés évacuaient leur charge de briques, de terre et de rocs qu'ils déposaient en direction de la Moskova ou au centre de la place Rouge. Leur procession régulière et ordonnée rappelait non sans ironie les grands défilés qui jadis avaient animé ce lieu.

 

Là-haut, dans le grand vaisseau qui attendait en orbite géostationnaire, Anatoli Bekov contemplait sur ses écrans de contrôle la vue aérienne de l'esplanade où le ballet des bennes roulantes avait pris fin.

Son regard fut attiré par une petite structure située au nord-ouest qui, du dessus, ressemblait à une petite pyramide maya sous la neige. Méconnaissable, c'était le mausolée de Lénine.

Anatoli pensa à cet homme du passé qui s'était fait fort d'incarner un idéal et des espoirs. Et aux amères déceptions qui s'en étaient suivies. Aux mensonges. Aux souffrances. Et plus généralement à toutes ces décisions funestes qui avaient jalonné l'histoire de toute l'humanité pour la mener là. Au bord de l'extinction sur une Terre désormais inhabitable. Forcée de déménager, de partir pour un long voyage sans retour où seuls quelques souvenirs pourraient être emportés.

Des milliards de documents numérisés. Des millions d'objets d'un quotidien révolu. Des dizaines de milliers d'oeuvres d'art. Quelques milliers d'animaux seulement, ne représentant que quelques centaines d'espèces laborieusement sauvegardées...

Et puis les monuments. Les plus émouvants et grandioses témoignages du génie bâtisseur humain. Des preuves, dérisoires mais rassurantes, grâce auxquelles les survivants et leurs descendants se persuaderaient que s'il avait détruit sa planète, l'homme avait parfois su créer.

Mais quel défi d'emporter de telles masses vers les Hyades, à plus de 150 années-lumière! Moins de vingt constructions pourraient être sauvées ; le choix avait été déchirant. Anatoli songea avec émotion que, parmi les rares élues, l'une venait de son pays, et que c'est à lui qu'était revenu l'honneur de son extraction. Il eut une pensée pour Agra, Athènes, Le Caire, Angkor ou Paris où, comme lui, d'autres supervisaient les ultimes sauvetages du patrimoine des hommes.

Un message sur l'écran l'informa que les drones sapeurs en avaient terminé. Tout était prêt pour le grand départ. Le moment semblait venu de dire quelque chose. Anatoli leva son verre de vodka en fixant le misérable mausolée enseveli sous la cendre des erreurs passées, et salua la momie glacée qui, symbole des vanités dans l'obscurité de son tombeau solitaire, représentait à ses yeux la page qu'il fallait définitivement tourner.

— Adieu, camarade Lénine !

 

La place Rouge était pleine.

Pleine des cendres qui avaient été repoussées de l'enceinte d'acier vers les façades, la muraille crénelée et le grand pont Moskvoretsky.

Pleine de monticules de débris patiemment excavés par les machines durant la nuit, bien alignés en un Gizeh géométrique face à la pyramide-tombeau de son étrange pharaon.

Pleine enfin des méticuleux ouvriers de métal venus se ranger au terme de leur labeur devant le musée d'Histoire. Escadrons d'arpenteurs, bataillons de charpentiers, compagnies de sapeurs, régiments d'excavatrices, compagnies de bennes roulantes... Immobiles, formant carrés comme des légions romaines, en un ultime garde-à-vous devant les murailles rouges de la forteresse.

Ils frémirent à peine, ces vaillants légionnaires, quand de sourdes explosions firent vibrer le pavé au sud de la place et les fondations des bâtiments alentour.

La vieille tour Konstantino-Eleninskaïa n'y résista pas et s'effondra, et avec elle un pan du mur crénelé. Et Kouzma Minine et Dmitri Pojarski, les vieux héros fatigués, roulèrent à terre dans un lit de gravas pour leur dernier sommeil.

La vibration perdurait, s'amplifiait. L'onde, plus forte à chaque instant, secouait les pavés qui commencèrent à se déchausser et à refluer, comme repoussés par l'onde concentrique qu'aurait formée une monumentale goutte d'eau tombée à l'emplacement de la basilique.

La place toute entière vibrait. Les robots s'abattaient pêle-mêle les uns sur les autres. Le grand pont s'abîmait dans la Moskova et l'une après l'autre les constructions s'écroulaient dans un nuage de poussière.

Et le prodige était en train de s'accomplir. Lentement la basilique se soulevait, verticalement, sans à-coup, indifférente au cataclysme. Symbole de foi et d'espérance, elle s'élevait au-dessus des décombres du passé, telle une extravagante fusée pointant vers les temps à venir.

Et alors qu'elle montait dans le ciel bleu de la sainte Russie, les rayons du soleil levant venaient danser dans les reliefs de ses coupoles pour couronner en gloire son Assomption.

3e PRIX

LA DÉBÂCLE

Laurence TATIN BERETTI

 

Youri bougonna à mi-voix en redressant vaille que vaille sa carcasse arthritique. Il avait beau être devenu dur d’oreille, les craquements incessants de l’immeuble l'avaient tenu éveillé toute la nuit. C’était l’un des derniers encore debout, mais pour combien de temps ? L’arrivée du printemps serait aussi celle de la boue, et le vieux bâtiment allait continuer à glisser sur ses bases jusqu’à lâcher prise et s’effondrer, comme tous ses voisins.

Tiksi était en perdition, et ça ne datait pas d’hier. Dans les années 2020 déjà, il ne restait plus que quelques militaires désœuvrés au fond de cette Sibérie intraitable. Tous les autres habitants avaient fui les crues dévastatrices de la Lena et les affaissements de terrain qui engloutissaient sans prévenir des pans entiers de la région.  La toundra s’était éveillée et avait des comportements de déesse colérique. Petit à petit, il s'était retrouvé seul au milieu des ruines, des carlingues de Tupolev rouillées et des bateaux fantômes du port déserté. L’idée de partir lui aussi ne l’avait même pas effleuré. Pour aller où ?

Il y avait belle lurette que les fenêtres de l’appartement avaient été barricadées avec des planches et de toute façon, le soleil était sous l’horizon en permanence depuis près de six mois. À cette heure matinale, la seule lumière venait du rougeoiement des braises qui survivaient dans le poêle.

Youri enfila ses bottes et sortit soulager sa vessie à l'abri du vent. Malgré le réchauffement climatique et le dégel du permafrost, la fin février à Tiksi restait glacée pour les os fatigués du vieux yakoute. Ses yeux, qui n'avaient plus regardé personne depuis si longtemps, continuèrent pourtant à scruter alentour. C'était plus fort que lui. Même si le chien était sûrement mort, la disparition de son malamoute avait été un dur coup du sort. Ils étaient partis à la pêche à l'esturgeon dans un bras du delta quand Sever avait flairé un gibier. D'habitude il revenait avec dans la gueule les restes sanglants d'un lemming ou les plumes d'un oiseau de mer malade, fier de lui et prêt à partager sa victoire. Mais ce jour-là, Youri avait attendu, appelé aux quatre vents puis cherché son compagnon en s'enfonçant parfois à mi genoux dans la bouillasse spongieuse de la plaine. En vain. Il était rentré transi et abattu. L'absence de l'animal envahissait tout son espace. Des mois plus tard, il restait accablé de tristesse pour la perte d'un chien, alors que tant de deuils l'avaient frappé sans éteindre son énergie vitale. Il avait continué à vivre dans une solitude désormais acérée, qui avait voûté ses épaules et étouffé son étincelle intérieure.

Youri remonta sa braguette avec des doigts gourds. Une quinte de toux le secoua comme un bouleau par jour de grand vent. Pourtant, il n'avait pas eu le moindre mégot à griller depuis le paquet laissé par les derniers pseudo-scientifiques venus carotter le pergisol en déroute. Il était maigre comme un clou.  Ses pommettes rougies et sa barbe blanche lui donnaient un air de Père Noël malingre.

Après avoir bu un thé brûlant et amer, Youri se mit en route en brinquebalant sans hâte vers le bâtiment jaune du bout de la ville. Enfin, de jaunes ne restaient que quelques pelures de peinture qui résistaient sur l'immense façade loqueteuse qui en son temps avait accueilli près d'une centaine de familles. Chaque bâtiment voisin avait lui aussi été paré d'une couleur vive et estampillé sur le côté ouest - vers Moscou - de l'indispensable faucille et de son marteau. Probablement pris d'un enthousiasme créatif qui n'allait pas tarder à leur faire défaut, les ouvriers chargés de faire sortir Tiksi de la toundra avaient même coloré à leur façon les places de la ville aux couleurs du drapeau. Une place blanche pour les cérémonies officielles, bleue pour le marché et rouge pour les fêtes. Couvertes de neige ou de boue la plupart du temps, elles retrouvaient leurs teintes initiales quelques semaines par an.

Youri entra dans le bâtiment en escaladant vaille que vaille des gravats qui donnaient sur la fenêtre béante d'une chambre du rez-de-chaussée. Les portes principales s'étaient affaissées et la bâtisse cubique semblait se prendre pour une pyramide. Dans la pénombre, il recommença sa quête. Bien qu'il fût venu plusieurs fois sans succès, il ne renonçait pas à l'espoir d'y trouver un compagnon qui pour quelques heures ou quelques jours le ferait sortir de sa tanière mentale. Certes, il n'avait pas l'intention de monnayer son isolement à bas prix. Dans d'autres ruines, il avait délaissé sans regret des polars américains mal traduits, des essais politiques post URSS, des biographies obscures. Il n'ouvrait même pas les livres de cuisine ou d'art. Trop de nostalgie potentielle à tenir éloignée de ses sens endormis. Une simple photo de pelmenis d'ours aurait certainement pu le faire saliver jusqu'à complète déshydratation. Les volutes d'un iris d'Igor Sakharov lui auraient fait exploser le cœur en mille morceaux pourpres. Non. Youri explorait chaque jour les obscurs recoins glacés et moisis de feu l'architecture stalinienne pour pouvoir s'immerger dans la littérature russe, version originale d'une culture en déshérence, et dont la réalité livresque lui permettait de supporter la sienne. De retour à son logis avec les précieux ouvrages, la plupart du temps encore moins bien conservés que lui, il trouvait l'apaisement de l'âme et du corps en s'évadant de page en page dans cette langue qui le nourrissait comme un lait maternel. Sa quête était devenue plus compliquée au fil du temps. Après avoir méticuleusement grappillé le fonds de la bibliothèque qu'abritait le muséum d'histoire naturelle, il avait subrepticement rendu visite aux appartements des apparatchiks du bâtiment rouge. Presque aucun d'entre eux n'avait pris la peine de s'encombrer de tant de poids mort pour la longue route vers des sols plus secs. À présent, il devait se donner bien plus de peine pour alimenter son passe-temps favori. La recherche devenait presque aussi intense que la lecture. Une espèce de chasse au trésor maudit qui le tenait éveillé avec au fond de lui l'angoisse d'avoir à ce point fourragé les décombres qu'il n'y restait plus rien à trouver. Dans le bâtiment jaune avaient principalement vécu des marins embarqués sur les brise-glace du temps où transitait encore un peu de fret sur la mer de Laptev. Sorti du premier appartement les mains vides, il s'avança dans un long couloir où l'eau suintait sur tous les murs, laissant des traînées noires sur son passage. Tout y était vermoulu. C’est alors qu’il aperçut traînant dans un coin un morceau de papier racorni que par habitude il alla ramasser. Il glanait toujours sans faute de quoi rallumer son feu. Le papier était en fait la photographie d’un groupe de jeunes femmes en costume traditionnel qui en une seconde d’éternité lui remémora quarante ans de sa vie. Au premier rang, souriant de toute sa jeunesse, Ludmilla. Il empocha le cliché pigmenté de moisissure et sortit. Yssayakh Touïmaady. La fête du solstice d’été et ces danseuses si belles célébrant le retour des beaux jours. En automate, il se mit en route. La place rouge était vide. Il s’assit au milieu, et la peupla de ses souvenirs, du temps où chaque mois de juin les chants traditionnels et les cris des lutteurs se mêlaient aux rires et au tintement des verres de koumis. Les traits de son visage se détendirent doucement. Il sourit.

Quand les trois braconniers de défenses de mammouth, imbibés de mauvaise vodka, arrivèrent à Tiksi plusieurs mois plus tard, ils constatèrent ce qui se disait depuis toujours, que la ville était un désert où plus personne n’avait mis les pieds depuis que des nappes souterraines de méthane explosaient au hasard, créant des cratères spontanés de plusieurs dizaines de mètres de profondeur. Il y en avait un en plein milieu de la ville, gouffre géant dans lequel ils jetèrent leurs bouteilles vides, sans se douter qu’au fond, un vieux squelette et une photo reposaient en paix.

4e au 10e PRIX (par ordre alphabétique du nom de l’auteur)

L’APPÂT

Marc BRETON

 

J’ai dormi sur un sol glacé. Je palpe ma poitrine, mes cuisses, mes bras. Il y a bien sous mes mains le corps d’un humain. J’essaie de me convaincre que je ne rêve pas. Je suis affublé d’un pantalon en velours côtelé d’une couleur incertaine. Je n’aime pas le velours. Je retrouve la position verticale. Je me rends à l’évidence, je ne connais pas mon environnement. Qu’est-ce que je fais là ? Je ne suis donc pas à ...Je ne suis pas à… Mon cerveau semble tourner normalement. Je pense, je peux réfléchir mais aucun nom de ville ne me revient. Je ferme les yeux pour tenter un deuxième réveil. La situation vire au cauchemar, je tremble, je ne peux pas retrouver mon propre nom.  Un autre homme est étendu à terre, je le secoue légèrement.

— S’il vous plait, on est où ?

— Ça y est, t’es réveillé. Je te signale que tu as piqué ma place et que ça ne se fait pas. Mais tu dormais comme une souche, et j’ai pas pu t’éjecter. Mais, ce soir, on ne se la jouera pas pareil !

— Ne vous inquiétez pas, ce soir, je dors chez moi.

— Parce que Monsieur a une maison, mais il dort dans le métro !

— Dites-moi où sommes-nous ? Je suis là depuis quand ?

— Pour dormir comme tu dormais ; tu as dû en prendre une sévère, ou alors tu as ingurgité un truc passé de date qui a nui à ta santé. Tu t’es shooté avec un truc qui monte au cerveau.

— Je crois que je ne sais plus ni mon nom, ni où j’habite.

— Sur qui je suis tombé ? Bon admettons que je t’appelle Ivane. Moi c’est Youri. Donc Ivane, ce soir, tu rentres chez toi, mais tu ne sais pas où tu habites ?

— Ça va me revenir dans un moment. Enfin, je pense.

— En attendant moi, je vais aller à la remonte.

Il fouilla soigneusement dans les poches de sa veste et empila devant lui quelques pièces. Il jura, il n’avait pas assez pour ses courses matinales.

— Une journée qui commence bien commence par l’achat d’un bon alcool. Il me manque deux roubles. T’aurais pas deux roubles, on dira que c’est la location de ma place de dortoir. Dormir pour deux roubles à Moscou, c’est pas cher.

Par principe je fouille mes poches, je sais à l’avance que je ne trouverai rien. Je lui renvoie une grimace négative.

— Quand je dis à tous que je n’ai pas de chance. J’ai toujours le drapeau en berne avec un large crêpe noir. Je vis en heures creuses. Pour une fois que je loue ma chambre, je tombe sur un plus paumé que moi. Allez décampe !

— Supporte-moi encore un moment et je te laisse tranquille. J’ai besoin d’y voir plus clair et de mieux comprendre qui je suis.

— Si tu trouves que les choses ne sont pas claires, c’est que tu as une cataracte pire que celle du Zambèze, t’es un clodo, un sdf, un rejet, un laisser pour compte, un… Le vocabulaire est riche pour désigner les paumés. Bon, je continue ma BA, je te garde, on se disputera plus tard. En général, quand j’ai un compagnon d’infortune on attend le soir pour s’engueuler un bon coup. Ça aide à s’endormir. Nous, on n’a pas des ronds pour s’acheter des somnifères.

Il se redressa et affirma qu’il fallait aller au boulot tout de suite si l’on voulait manger et surtout boire. La manche, le matin tôt, ça rapporte plus

— Allez, tu viens. Tu te mettras en face de moi. On a de la chance, on couche à deux minutes de notre poste de travail. Y a pas beaucoup de gens qui peuvent en dire autant.

Il me fit asseoir en tailleur. De temps en temps une pièce venait entrechoquer ses consœurs que Youri avait déposées dans son gobelet en plastique. Il avait prétendu qu’il ne fallait jamais entamer le travail avec un verre vide.

Je ne me sentais pas attendre le soir, les jambes en tailleur, souriant à l’inconnu charitable qui gratifie mon gobelet de quelques pièces. La situation n’allait pas se débloquer toute seule.

—On devrait bouger pour voir si je reconnais…

— Attends, dans un moment ça rapportera moins. Je vais t’accompagner jusqu’à la place rouge, on saluera Lénine et peut être que là au moins tu te reconnaîtras.

— La place rouge, Lénine, ça ne me dit rien ?

Devant ma moue négative, il stoppa net.

-- Tu te fous de moi ou t’es un grand malade. T’as pas l’air d’un imbécile et tu ne connais pas Lénine. Mon diagnostic : t’as pris un coup sur la tête un de ces soirs ?

Une heure plus tard, on empruntait une longue avenue droite. Youri s’arrêta devant la vitrine d’un magnifique magasin de mode masculine. J’aperçus dans la glace l’image d’un vagabond hirsute aux joues creuses. Mon visage ne me disait rien .Je me mis à rêver d’un petit lavabo pour faire une toilette énergique comme si je voulais éliminer un voile qui me dissimulerait la réalité. Je n’ai que mes doigts pour arranger mes cheveux blanchissants.

— T’as pas de papiers, pas de portefeuille ; tu sais que tu es un mec dangereux. La police ici… si t’as pas de papiers… Tu sais ce que c’est la police ?

Je ne lui réponds pas.

Je marche bien à droite d’un large trottoir laissant le plus d’espace possible aux gens normaux. Je m’approche d’un buisson de roses et je suis heureux de constater que je n’ai pas perdu la mémoire olfactive, la rose sent la rose. Je m’immobilise devant une vitrine pleine de livres. Je ne laisse pas à Youri le temps de me raisonner. Je rentre et il me suit. Je saisis un livre au hasard, le vendeur ne tarde pas à intervenir.

— Vous cherchez quelque chose ?

Je repose l’ouvrage en secouant la tête. Je réalise que je n’ai pas le look de l’acheteur ordinaire. Je ferme les yeux, cette odeur m’est familière.

— Ça sent bon ici.

— Ça sent le papelard. On n’est pas à notre place ici. Faut sortir.

Pendant qu’il me tire vers la porte une autre main me frappe l’épaule.

— Professeur Ducovitch !

— Vous me connaissez ?

— Vous êtes bien le professeur Ducovirch ?

— Je n’en sais rien, mais rien du tout. Mais vous, vous êtes sûr de me connaître ?

Je m’agrippe au bras de la jeune fille comme un naufragé à un morceau d’épave.

— Je ne comprends pas bien ce qui m’arrive. J’ai un problème de mémoire. Dites-moi qui je suis ? Parlez-moi de moi ?

— Professeur on ne peut pas parler ici. C’est dangereux. Dites-moi où on peut se revoir dans deux heures.

Je me retourne vers Youri qui propose la station de métro de la place Jubiana.

On emprunte une avenue piétonne. Youri est inquiet.

— Tu vois là-bas les barrières, la place est bouclée. Va y avoir un truc, la visite d’un gars important ou quelque chose comme ça et dans ces cas-là, la police ne nous fait pas de cadeaux. Elle nous embarque. Un sans-abri à Moscou ça fait désordre. Si tu veux, vas voir, je ne prends pas le risque, je t’attends ici.

J’avance, sur ma gauche s’étend un magasin magnifique orné de trois lettres : GUM. Je m’appuie sur une barrière. La place rouge était vide. Le lieu ne me dit pas grand-chose. La place n’était vraiment rouge que sur deux côtés. Je ne m’attarde pas.

— Alors, la Place Rouge, Lénine, Staline, Poutine ?

— Rien, j’ai un problème avec les noms propres.

Mais un grand bâtiment rouge. J’ai dû vivre dans un bâtiment rouge.

Deux heures plus tard, nous avons rejoint notre lieu de rendez-vous. Je reconnais la jeune fille de la librairie. Deux hommes l’accompagnent. Ils m’entraînent vers un petit café. Youri préfère nous attendre dehors.

J’apprends que je suis le plus grand spécialiste des neurosciences cognitives de la Russie. Ils m’assurent aussi que je suis un opposant déclaré au régime du président actuel. Je comprends qu’ils sont prêts à émettre l’hypothèse que l’on a essayé de se débarrasser de moi. Ils vont rendre compte et me recontacteront bientôt. Ils me paient un autre chocolat chaud et me conseillent d’attendre un peu avant de quitter les lieux.

Dehors, je ne vois pas Youri. Je marche seul quelques minutes et d’un coup il surgit.

— Alors tu sais qui tu es ?

Je lui raconte que j’ai une piste et que bientôt j’en saurai plus. Il m’arrête.

— Ne t’emballe pas. Tes copains, tu ne les reverras pas. La police les a coffrés. Peut-être que tu portes la poisse.

Je prends ma tête à deux mains. Des idées s’enchaînent : on arrête ceux qui me parlent, je sais ce que je suis : Je suis l’appât.

SAGESSE DU PROVERBE RUSSE

Régine BERNOT

 

En voyant mes pieds trempés par l’averse, Irina Stépanovna Vorobiev me tendit une paire de chaussons brodés de sequins et de grelots tout en me souhaitant la bienvenue. Puis elle ajouta : Quand la place Rouge sera vide.

Je n’ai pas compris, mon russe était encore hésitant. Était-ce une formule de politesse ? Un dicton ? J’ai donc enlevé mes bottes humides pour chausser les pantoufles qui tintaient à chacun de mes pas comme si j’avais été une chèvre. Peut-être que ma logeuse craignait de me perdre.

Venue étudier le russe à l’université de Moscou, je louais une chambre chez Irina Stépanovna Vorobiev dans son petit appartement encombré de la rue Goloubev. Ma logeuse se nommait donc « moineau » et habitait rue du « pigeon », parfait pour une fille comme moi posée là comme l’oiseau sur la branche.

Elle me demanda si j’avais mangé. L’attention était touchante et j’ignorais qu’elle deviendrait un leitmotiv ponctuant mes journées avec ma babouchka. Mon timide niet lui arracha un Cheval mal nourri n'ira pas loin, elle était friande de ces proverbes adaptés à chaque instant de la vie. Puis elle se précipita dans sa cuisine d’où me parvint un bruit de casseroles.

 

Ma babouchka cuisinait énormément et je dus avaler de monstrueuses quantités de soupes, pirojkis, blinis à la sauce aigre, concombres au vinaigre et légumes en saumure, le tout servi dans le désordre le plus total et arrosé de thé. Cuillère sèche déchire la bouche assurait-elle en remplissant ma tasse d’infusion brûlante.

Le samovar délivrait l’eau chaude à volonté pour le thé que l’on buvait à longueur de journée. Chaque visiteur était tenu d’en ingurgiter plusieurs tasses sous l’œil vigilant de ma babouchka.

J’ai vite compris qu’il ne servait à rien de s’opposer à sa volonté. Elle soutenait que je ne trouverais pas de mari à cause de ma maigreur et elle me gava de borchtch consistant et de ptichié moloko ou lait d’oiseau, ce gâteau moscovite mythique.

Je ne saisissais pas toutes les subtilités de la culture russe, elle m’instruisit à coup de proverbes qui me plongeaient dans la perplexité. Sans angles, pas de maison; sans proverbes, pas de paroles, disait-elle d’un ton docte.

Au début de mon installation, l’appartement ne désemplissait pas, toutes les amies de ma babouchka voulaient connaître la petite française. Comme je m’étonnai de tant de visites, elle me répondit, imperturbable, cent amis valent mieux que cent roubles.

On s’étonna que mon prénom Valérie soit si court et on s’enquit poliment de celui de mon père. C’est ainsi que je fus rebaptisée Valeria Maurissovna, autrement dit Valérie fille de Maurice.

Les voisins aussi venaient boire le thé et grignoter des biscuits. Entretenir de bons rapports de voisinage, c’était important car qui jette des orties chez son voisin les verra pousser dans son jardin. J’ai vu pourtant ma babouchka se déchaîner contre les fêtards du dessus. L'ivrogne désaoule mais l'idiot jamais ! hurlait-elle en frappant violement les radiateurs. J’appris ainsi comment on transmet son mécontentement au voisin par le truchement de la tuyauterie du chauffage.

 

Éloignés de Moscou, les enfants de ma babouchka ne venaient pas souvent la voir. J’eu droit aux photos de la famille. Sur son petit-fils Konstantin, un jeune homme blond aux épaules de bûcheron qui vivait en Sibérie, elle ne tarissait pas d’éloges, illustrant le dicton Chaque oiseau chante sa chanson, chaque renard vante sa queue.

Je n’avais pas compris quel métier il exerçait mais j’avais bien saisi les allusions quant à son célibat. Un bon parti, je l’avais deviné sans avoir recours au dictionnaire.

Je n’avais aucun projet matrimonial mais comment convaincre ma gentille mais obstinée babouchka ? Constatant mes progrès en russe, elle me voyait déjà m’installer dans son pays. Après tout, la nourriture était bonne et j’avais pris quelques kilos. Avec un morceau de pain, on trouve son paradis sous un sapin, susurrait-elle avec un regard qui en disait long.

 

Ma babouchka aimait regarder la télévision, un vieux poste orné d’un bouquet de fleurs artificielles. Elle affectionnait les émissions médicales, trouvant sans doute l’inspiration pour ses recettes de tisanes censées soigner tous les maux. Dans l’immeuble, elle était connue pour sa pharmacopée et on venait la consulter pour les petits bobos du quotidien. Là, où il n'y a pas de femmes, les malades vont mal disait-elle en ouvrant le placard où elle rangeait ses plantes dans des boîtes à biscuit. Elle n’était pas avare de conseils et veillait sur ma santé avec un soin jaloux.

Le jour où j’ai ouvert la fenêtre de ma chambre pour aérer, elle s’est précipitée pour la refermer aussitôt en me traitant d’inconsciente. Les russes craignent les courants d’air et ma babouchka me prédit une rage de dent, un refroidissement et une paralysie du nerf facial, rien que ça pour un peu d’air ! Sa phobie était si forte que jamais plus je n’ouvris la fenêtre.

Les russes sont déconcertants. Ils craignent les courants d’air mais dégustent de la crème glacée dans la rue par moins vingt.

Ma babouchka était quelqu’un de prévoyant. Dans une valise, elle avait entreposé sa réserve d’urgence : du sel, du sucre, des concombres en saumure et du sarrasin.

Sur son balcon s’entassaient des objets hétéroclites, skis en bois, bocaux à cornichons vides et une volière sans oiseaux ainsi qu’un vieux frigo qui servait de meuble à chaussures. Á voir les balcons voisins aussi encombrés que le sien, je compris que c’était une manie chez les grands-mères russes qui avaient connu la Pérestroïka.

 

Lorsque je me suis enrhumée, j’ai eu droit à des tisanes amères et j’ai dû manger de l’oignon et de l’ail pour prévenir la rechute. J’avais une haleine de poney, moyen radical d’éloigner tout prétendant. Était-ce prémédité ? Car l’ombre de Konstantin planait. Pas un jour sans qu’elle ne m’en parla en me montrant sa photo, vantant la force, l’intelligence et la générosité de son petit-fils. Une aubaine à ne pas laisser filer, son cher Kostia, sauf que je n’étais pas venue en Russie pour convoler mais pour apprendre la langue.

Et puis j’étais trop jeune pour le mariage. « Trop jeune ? S’étrangla ma logeuse, mais à qui se marie vieux la nuit est courte. » 

 

Ma babouchka m’annonça que Kostia viendrait bientôt nous voir. « Il t’emmènera sur la place Rouge, promit-elle, et vous irez caresser le museau des chiens sculptés à la station Plochtchad Revoliretsii, ça porte bonheur ».

Après six mois passés ici, je connaissais tous les endroits touristiques de la ville. La place Rouge, je l’avais arpentée plus d’une fois. J’avais encore en mémoire cette phrase prononcée par ma babouchka à mon arrivée et je n’en ai toujours pas compris le sens. Peut-être un dicton russe pour signifier quand les poules auront des dents car la place Rouge n’est jamais vide.  

 

Vint le jour de la venue de Kostia. Je m’attendais à voir un rustre imbibé de vodka avec de gros muscles, mais il n’était rien de tout cela. Musclé certes mais svelte, avec un regard timide qui fit fondre mon cœur comme neige au soleil.

On s’apprivoisa en parcourant la ville en tous sens. Notre premier baiser, nous l’avons échangé sur la place Rouge noire de monde, mais nous étions seuls dans la foule. Puis nous avons recommencé dans le jardin Neskoutchni.

Á l’heure du thé, notre babouchka afficha un sourire radieux en nous voyant nous bécoter entre deux bouchées de kartochk.

Le soir, Kostia s’installa sur le canapé du salon tandis que je gagnai ma chambre. Toute la nuit, j’espérai qu’il vienne gratter à ma porte mais je n’entendis que ses ronflements sonores.

 

Le lendemain, le canapé était replié et Kostia avait disparu. Sans-doute retourné dans ses forêts.

La mine affligée, ma babouchka me prit dans ses bras en murmurant tout oiseau préfère la liberté à une cage dorée. Ravalant mes larmes, je lui répondis du tac au tac apprivoise le loup, il pense toujours au bois

Alors elle s’exclama « Tu dois rencontrer Grigori Ilitch mon neveu. Un bon garçon, crois-moi ! »

UNE AUTRE CHUTE

Geneviève BUONO

 

Par cet après-midi glacial de février 183..., une voiture tirée par deux chevaux contourna la cathédrale Saint Basile le Bienheureux avant de s’arrêter sur le parvis. Un visage de femme apparut sur le côté. L’inconnue prit le temps d’un regard panoramique. La Place rouge était vide en son centre. Par ci, par-là, au long des murailles, des grappes de piétons et de cavaliers s’interpellaient, on se saluait avant d’échanger nouvelles et ragots. Au sein de ce beau monde, difficile de distinguer les mouches, ces employés du tzar qui, d’un simple claquement de doigt, pouvaient faciliter un long séjour en Sibérie.

La femme rabattit la capuche sur sa tête et descendit de voiture. À en juger par la finesse de la taille qui se dessinait sous la zibeline, on devinait une jeune femme. Une fois à terre, elle se signa sans ôter ses gants avant de prendre à petits pas la direction de Saint Basile. Quant à son cocher, elle lui avait accordé un quart d’heure de congé.

                    Elle se tint un instant sous le porche sacré. Ces mains jointes, ce beau visage grave perdu dans la contemplation des images saintes, et dont les lèvres remuaient silencieusement, révélaient une mystérieuse invocation. Appuyé à la sainte bâtisse, un homme portait à la jeune fille une attention qui semblait empreinte d’une ferveur équivalente. Lorsqu’elle détacha enfin son regard, son esprit et ses mains, elle poussa un cri en le découvrant :

- C’est vous, enfin !

Un bref coup d’œil sur l’homme qui se tenait devant elle avait suffi à l’identifier. Des lèvres épaisses, des cheveux bouclés et des traits grossiers, il était bien laid, en quoi il correspondait à ce qu’en disait la rumeur.

- Vous m’avez reconnu, chère Macha !

Illuminant ses yeux bleus, son allure et jusqu’aux pans de sa pelisse, une expression joviale flottait sur sa personne. Elle-même était de fort méchante humeur, mais résolut de n’en rien montrer pour l’instant…

- Merci, cher Monsieur, d’honorer ma proposition de rendez-vous…

                    Elle s’interrompit. Un son lugubre, peut-être un cri, avait retenti à travers la place.

- Vous avez entendu ?

Il esquissa un faible sourire :

                    - Oui, c'est Stenka !

Elle frissonna. Une nouvelle plainte déchirante, un peu moins forte que la précédente, s’éleva avant de se fondre dans la rumeur des badauds.

- Stenka et son frère nous appellent… C’est ici, sur cette place, que Stenka et Frol Razine ont subi le martyre, expliqua-t-il à la jeune femme horrifiée, avant d’ajouter, sachant qu’elle séjournait à Moscou pour la première fois :

- L’écho de leurs plaintes résonne encore à l’oreille de ceux qui savent les entendre.

- Mon Dieu, les malheureux !

- Entrons dans l’église, s’il vous plait.

Sans accorder attention à la main tendue du miséreux qui s’avançait, il rassembla ses forces pour repousser la lourde porte afin de s’effacer. Devant Macha, un tabernacle de lumières jaillit de l’église. Les boiseries dorées rivalisaient de beauté avec les icones géantes. Tant de merveilles tenaient du prodige, elle en eut presque le vertige.

Elle se laissa tomber sur un prie dieu pour une profonde méditation. Lorsqu’elle releva la tête, la colère était là, bien présente dans sa voix :  

- Monsieur, je découvre en ce lieu la face du paradis, alors que vous m’imposez l’enfer. Du seul fait de votre caprice, je fus enterrée vivante. Cela doit cesser.

Elle avait lâché ça dans un souffle, en évitant son regard. Sans lui laisser le temps de répondre, elle reprit d’un ton cinglant :

- Vous savez que j'aime ! Oui, je suis profondément éprise de l’homme magnifique que vous avez chassé de ses terres et vous, vous m'avez contrainte à épouser un vieillard. Imaginez-vous mon existence auprès d’un vieillard cacochyme ? Dans les ténèbres de la tombe, je porte un deuil permanent. Aucune joie, aucun divertissement ne sauraient me soustraire à ma peine. Lorsque je l'ai connu, le général présentait un visage gai et généreux. Cela n'est plus depuis notre mariage. Il passe ses soirées à boire et à jouer au boston avec ses vieux amis. Vous, le Don Juan, vous ne connaissez rien aux femmes, vous ne voyez en elles que des femelles stupides, superficielles et bénignes. Ainsi, sous votre plume, je ne suis pas un vrai personnage. Juste une silhouette puisque les héros positifs ne peuvent être que des hommes et que le féminin ne saurait produire que de la figuration.

                    - Mais non, voyons, je ne crois pas cela !

- Dans ce cas, dites-moi à qui étaient destinées les larmes que vous versiez tout à l’heure ? À Stenka Razine ou à son épouse, noyée dans la Volga en gage de fidélité à ses joyeux compagnons ?

Elle marqua une pause, avant de repartir à l’assaut :

- J’ai trompé pendant sa sieste la vigilance de mon mari. Il me reste peu de temps, mais beaucoup à dire. Rendez-moi le bonheur que vous m’avez confisqué.

Elle lui tendit une enveloppe bleue tirée de sa manche et, pendant qu’il la fourrait dans sa poche, elle ajouta :

- Inspirez-vous de cela, sinon…

Son ton avait changé. Il releva la tête et n’en crut pas ses yeux. Un pistolet à la main, Macha le tenait en joue !

- Cette vie que vous m’avez dérobée, il vous suffit de changer la chute pour me la rendre. Comprenez-moi : sans doute, vous avez cru bien faire, ou l'inspiration vous a fait défaut, aussi je suis prête à vous aider. En revanche, si vous vous dérobez…

Les yeux fixés sur l’arme qui ne semblait pas factice, il se taisait. Du coin de l’œil, il observa qu’un pope s’agitait devant l’autel. C’était un colosse dont la barbe noire mangeait la moitié du visage. Il avança d’abord dans leur direction, puis bifurqua vers une pauvresse qui, écrasée par trop de splendeur, étalait ses chiffons sales sur le sol.

Macha se releva prestement et, tout en remettant en place les plis de son manteau et le pistolet, adopta un ton accommodant :

- Voyez-vous, nos postures sont bien différentes : vous pensez les choses de loin alors que, de mon côté, je les vis. Vous décidez, et ma chair subit.  

Dans un geste théâtral, le pope faisait virevolter autour de lui les manches et la jupe de son ample robe noire. Macha haussa et les épaules et se tourna de nouveau vers son auteur :

- Bon, vous savez ce qu'il vous reste à faire. C’est simplissime, puisque j'aime et que je suis aimée. Pourquoi diable vous ingénier à faire mon malheur et celui de mon aimé ? Une dernière fois, je vous le répète : je veux être heureuse ! Au nom de la Vierge et de tous les saints qui figurent dans cette enceinte sacrée, je vous supplie de remanier la fin du roman, et ma gratitude vous sera acquise pour l’éternité.

 

Une fois rentré chez lui, Pouchkine ordonna que l'on ne le dérangeât sous aucun prétexte. Il était bien tourmenté. Le désespoir de Macha l'avait ému, même s’il n’avait pas su lui répondre. Lui, le plus grand poète que la Russie connaîtrait jamais, il n’était pas insensible à ses arguments. L’image du pope flottait toujours dans sa mémoire. En dénonçant la tyrannie des patriarches qui, du plancher à la cime de l'échelle sociale, maintenaient les femmes dans un statut inférieur, son héroïne lui avait révélé une injustice sur laquelle il ne s’était jamais penché !

Il repassait mentalement sa rencontre et ne trouvait rien. A chaque instant, écrire est un état. Il était là, devant sa page, soumis au bon plaisir de la jolie Macha qui le tenait en joue, mais la feuille restait blanche. Vide comme l’était la Place rouge cet après-midi-là.

Il tira l’enveloppe bleue de sa poche. On avait inscrit en gros caractères la mention La véritable chute du roman. Les doigts tremblants, il en sortit trois feuillets qu’il dévora avec avidité. Ils campaient l’histoire décevante d’un couple heureux. 

Au verso de l’enveloppe figurait cette menace : face à votre refus, mon ami se chargerait d’accomplir lui-même la funeste prophétie… Pris dans les filets d’une considérable exacerbation nerveuse, il ne la vit même pas.

POUR UNE BROUETTE DE PATATES

Julien BARTHERE

 

Assise sur une marche de l’escalier monumental qui permet d’accéder à la cathédrale Saint-Basile-le-Bienheureux, Irina regardait en silence la Place Rouge endormie. Les pavés désertés, abandonnés aux oiseaux semblaient se reposer de l’agitation fébrile qui avait régné ces dernières heures.

La veille, le prince Mikhaïl Koutouzov, général en chef, avait ordonné l’évacuation totale de la ville. Des heures durant, le ballet nerveux et incessant des chariots, des brouettes et des calèches avait enfiévré chaque ruelle de la ville, dans un tumulte de cris et d’inquiétude. En l’espace de quelques heures, la ville entière s’était arrêtée. Les maisons et les boutiques avaient été fermées à la hâte, abandonnées au douloureux destin qui allait frapper une fois de plus le peuple de Moscou. Délaissant leurs fourneaux encore chauds, les cuisinières avaient ramassé précipitamment de quoi survivre aux brumes des jours prochains. Les enfants entassés dans les rues sur des charrettes fatiguées, au milieu des maigres biens de la famille, regardaient en silence, hagards, leurs pères fermer à double tour la porte d’un passé révolu. Puis tous s’étaient mis en route et avaient traversé la Place Rouge une dernière fois, dans un silence recueilli. C’était comme si chaque moscovite en partance avait souhaité faire un dernier adieu à cette place, pour emporter dans son exil forcé un petit morceau de cette histoire séculaire.

Seuls quelques habitants, plus téméraires ou plus inconscients que les autres, avaient choisi de rester chez eux, refusant de s’enfuir devant l’avance ennemie. Irina faisait partie de ceux-là. Elle ne savait pas vraiment pourquoi, mais cela lui avait semblé évident dès qu’elle avait pris connaissance de l’ordre d’évacuation. Peut-être parce que contrairement à beaucoup, elle n’avait absolument rien à perdre. Enfant des rues, sans famille et sans bien, Irina avait grandi seule, dans la misère la plus totale. Elle gagnait sa croûte jour après jour et il se passait parfois plusieurs jours, sans qu’elle n’ait quelque chose à se mettre sous la dent. Depuis quelques semaines, elle servait de coursier à un riche commerçant de la ville, ravi d’économiser encore quelques pièces, pourvu qu’elle ne se montrât pas à ses clients. Mais sans attendre l’évolution des combats, ce dernier avait fui les troupes françaises il y a plusieurs jours déjà, pour se réfugier dans sa maison de campagne, loin de l’agitation moscovite.

Irina, quant à elle, n’avait pas suivi. Elle avait passé la nuit dans un hangar vide dont la porte était restée entrouverte suite au chaos qui avait suivi l’annonce de Koutouzov. Lorsque la fraîcheur du matin l’avait tirée de son sommeil, Irina avait tout de suite senti que cette journée était différente des autres. Elle s’était levée et avait grignoté le morceau de pain qu’un jeune garçon avait laissé tomber à terre lors de l’exode de la veille. Dehors, un calme étonnant régnait sur la ville abandonnée. Irina avait marché jusqu’à la Place Rouge, à travers des ruelles totalement désertées, seulement perturbées par les coassements sinistres de quelques corbeaux de passage.

En contournant la cathédrale, elle avait levé inconsciemment les yeux vers les tours de pierre ocre qui se perdaient dans la brume matinale. Les toitures multicolores d’ordinaire si lumineuses lui paraissaient bien ternes, malgré le soleil de septembre qui réchauffait péniblement la ville figée dans sa solitude.

Lorsqu’elle avait pénétré sur la Place, Irina avait réalisé à quel point la ville s’était vidée de ses habitants. Aussi loin que portait son regard, la place était vide. Entièrement vide. Il y a quelques jours encore, des régiments en armes défilaient en cadence, arborant fièrement les couleurs impériales sous les fenêtres du Tsar Alexandre Ier. Malgré l’avancée des troupes françaises, les crieurs publics continuaient à haranguer les masses à coups de grands discours patriotiques, entretenant l’illusion d’une victoire russe imminente. Le triomphe français lors de la bataille de la Moskova avait douché les espoirs de tout un peuple, le précipitant sur les routes, aux côtés de ses troupes qui battaient en retraite.

Depuis les marches de la cathédrale, Irina observa longuement la place déserte, en silence. Sur le coup de une heure, un vieil homme fit soudain son apparition à l’angle du Kremlin, voûté sur sa brouette qu’il poussait à grand-peine. Enveloppé d’un manteau gris trop chaud pour la saison, il ne semblait pas avoir remarqué la présence d’Irina et s’avançait lentement vers le milieu de la place. Celle-ci s’élança à sa rencontre et l’interpella.

  • Où vas-tu, grand-père ? lança-t-elle au vieillard
  • Je livre mes patates, répondit ce dernier sans lever la tête
  • Tes patates ? répéta Irina. Mais à qui ? Tout le monde a quitté la ville. Et le gouverneur Rostoptchine a réquisitionné toutes les provisions, pour qu’elles ne tombent pas entre les mains des Français.
  • C’est bien possible, fillette, mais je dois livrer mes patates, persista l’ancien sans cesser d’avancer.

Visiblement, le vieil homme n’avait plus toute sa tête et ne réalisait pas le drame qui se jouait à Moscou.

  • Viens, reprit Irina, tu ne peux pas rester ici, viens avec moi, je t’aiderai à pousser ta brouette.
  • Pour que tu files aves mes patates ? répliqua le vieux d’un ton sec. Laisse-moi passer, je vais être en retard.

A ce moment précis, Irina entendit une espèce de battement sourd, qui résonnait et trouvait écho sur les larges murs de pierre des édifices ornant la Place Rouge. Quelques secondes plus tard, les premières troupes françaises pénétrèrent sur la place, au niveau des portes de la Résurrection. Il était environ deux heures.

N’hésitant plus, Irina saisit le vieillard par le bras pour l’amener à l’abri. Ce dernier, aveuglé par sa folie, ne se laissa pas faire et d’un coup de bâton, porta un violent coup à la tête de la jeune fille. Cette dernière s’effondra sur le sol, complétement sonnée, et perdit connaissance quelques instants. Quand elle rouvrit les yeux, le vieillard et sa brouette étaient déjà loin, presque arrivés vers le milieu de la place. Irina se releva avec difficulté et porta la main à sa tête. Au loin, les troupes françaises prenaient possession de la Place. Juché sur un cheval blanc et coiffé de son bicorne tricolore, Napoléon Ier, Empereur des Français, avançait au milieu de ses hommes.

Irina se mit à pleurer. Jusque-là, elle n’avait pas réalisé la gravité des événements. À présent, face aux troupes étrangères qui prenaient possession du cœur même de la cité, elle prenait conscience de la réalité du péril qui menaçait la Russie toute entière. Elle regarda encore un instant les deux soldats français qui tentaient de hisser leur drapeau sur les balcons du Kremlin. Ils braillaient à l’endroit de leurs camarades des paroles qu’Irina ne comprenait pas. Au milieu de la place, le vieil homme s’était arrêté, observant immobile les soldats qui l’entouraient. L’un d’entre eux s’approcha de lui et désignant la brouette, fit signe de s’en emparer. Sans comprendre, le vieillard brandit son bâton en direction de ce voleur en arme. Un coup de feu retentit et le corps du vieux russe s’abattit sur le sol, au milieu des patates éparpillées sur les pavés.

COMME DANS UN CONTE

Cécile BLANCHE

 

Je m'appelle Anna - sans doute pour Tostoï - comme beaucoup de jeunes femmes d'Europe de l'Est. Pourtant, ce prénom en forme de palindrome semble traverser les siècles sans jamais perdre de sa superbe. Ma mère étant morte en couche, je fut élevée par mon père, comme une princesse. On dit que je lui ressemble - Ania, elle s'appelait - avec mes yeux translucides, ma peau diaphane et mes longs cheveux blonds très clairs, presque blancs.

 

J'ai fait mes études à Moscou. Anton Michalkov - mon père - a un sens élevé du devoir et de l'honneur. De ce fait, il était inconcevable pour lui qu'il en soit autrement.

J'habite là depuis deux ans déjà tandis qu'il continue à vivre chichement dans notre petite isba, à la lisière de la forêt. Il dit que ça lui convient parfaitement ; que, de cette façon, il se sent comme un personnage de conte : Il était une fois un luthier qui s'appelait Anton et sa fille Anna, partie pour Moscou, qui épousa le prince et devint princesse. Sa fierté dans cette existence repose exclusivement sur le fait de savoir qu'il a réussi à m'offrir le meilleur. A l'instar des contes, justement, qu'il me lisait petite pour m'endormir. Plus grande, il me les racontait encore afin de sécher mes larmes quand un garçon n'avait pas su me mériter.

 

- Nucha, bientôt, tout ira bien pour toi, tu iras à la capitale et tu rencontreras ton prince!

- Mais Baba... c'est dans les contes, ça ! Je ne suis plus une petite fille !

- Non, Anouchka, il faut y croire, c'est tout !

 

Je le laissais dire, trop soucieuse que j'étais de préserver ses rêves.

Ensuite, il attrapait sa balalaïka, pinçait les cordes et la musique pouvait alors raconter tout ce que les mots ne savent dire. Il jouait souvent la chanson de maman, celle de Boris Feoktistov, dont je n'ai jamais connu le véritable nom puisqu'il l'avait toujours appelée la chanson de maman. Le bois qui crépitait dans l'âtre semblait lui donner la réplique. J'adorais regarder les reflets ambrés des flammes danser sur le bois du luth.

 

C'était de ces moments réconfortants auxquels je repensais avec nostalgie quand je me retrouvais dans la solitude de mon appartement moscovite, sombre et froid. Mélancolique mélodie de l'âme, la douceur de cette musique me consolait comme le ferait une mère, j'imagine. Une mère qui, caressant tendrement mes cheveux, de refrain en refrain, chanterait tout bas la beauté du monde qui renaît chaque matin. Elle chanterait la tristesse de la Russie qui se meurt d'avoir trop voulu ressembler à ses sœurs occidentales. Elle chanterait ses enfants morts pour sa Patrie, endormis pour l'éternité. Elle les ferait renaître. On devinerait leur chœur chanter, au loin dans la plaine, la gloire de Dieu.

Si elle le pouvait, si elle était là. Mais seul le silence accompagne mes pas. L'habitude, du silence.

 

Mon père n'a jamais refait sa vie et, par conséquent, je suis restée son unique enfant.

Il a voulu tout me transmettre, urgemment. Cette tradition orale paysanne, fortement ancrée dans notre culture et présente dans notre lignée depuis des décennies, il me l'a racontée. Toute entière, sans concession. Encore et encore. Riche et foisonnante. Tranchante et lancinante.

Les guerres, les famines, les repas en musique. Les rires arrosés à la vodka - médication locale -, les mensonges... La vie.

 

La musique est sacrée dans notre famille. Oncle Vlad joue du violon et grand-père jouait de l'accordéon. C'est notre trésor, notre héritage merveilleux : famille symphonique. Quand la faim, le froid, la peur les tenaillait, la musique - et la vodka ! - réchauffait toujours les corps et les cœurs meurtris. Cette époque ne laissant aucune place à la chance ou au hasard : la musique pour conjurer le sort, pour rester digne, quoiqu'il en coûte.

 

Aujourd'hui, la misère est apparemment un mauvais souvenir dans cette ville où le Goum est devenu un immense et luxueux centre commercial. Pourtant, dans ma ville, se côtoient nouveaux riches et affamés. Rires ventrus et édentés. Paillettes et moisissure.

De ma fenêtre du troisième étage, j'admire le défilé des papakhas et les chapkas dans cette petite ruelle cahoteuse. Vus d'en haut, les passants sont tous égaux.

 

J'ai encore fini tôt ce matin et la nuit a tombé sans que je voie le jour. Heureusement, la place Rouge était encore vide à cette heure-ci et personne n'a pu me voir tituber puis m'écrouler. Du moins, je le croyais. Le bruit de ma chute a résonné dans ma tête. J'ignore si l'écho que j'ai perçu a vraiment existé. Peut-être est-ce la violence du contact de mon crâne sur les pavés qui l'a créé, à l'intérieur de moi. Ou encore cet écho est-il le reflet du vide de mon existence, honteuse et glauque.

 

Parfois, je ris en regardant cette cathédrale, celle du Bienheureux, aux allures de palais de sucre d'orge, bordant la place. Je ris de mon sort ironique. Moi qui rêvais de cette ville qui me délivrerait de cette condition trop modeste. Moi, Anna, Princesse Anna, je me retrouve plus souillée et souillon que Kristina, la fille du voisin de mon père, qui traie les vaches et les mène aux champs.

 

 Moi, pendant ce temps, je palpe le pis des hommes riches qui me donnent volontiers un coup de sabot si je ne mets pas assez de cœur à l'ouvrage ! Je fréquente les palais, Baba, oui. Je fréquente les princes qui me font danser, oui. Mais quand les premiers rayons filtrent au travers des rideaux qui pendent péniblement aux fenêtres de ces chambres inanimées ; après avoir usé et abusé de mon corps, après avoir exploité tous mes orifices pour quelques milliers de roubles, ils me jettent à coups de pied dans les côtes, tes princes!  Comme ils boivent leur Moskovskaya, cul-sec, avant de balancer leur verre, négligemment par-dessus leur épaule.

 

Mon père ignore tout, évidemment. Ça le tuerait. De honte, d'effroi ou de chagrin, ou les trois.

Parfois, je fredonne en rentrant chez moi aux premières lueurs. À défaut d'apaiser les ecchymoses sur ma peau, je souffle avec ma voix sur mon âme, pour la ranimer. Un homme croisé en chemin me complimente parfois et me sourit. Je baisse les yeux. L'habitude, de la soumission.

- Encore une fois et je pourrai arrêter, encore une fois, me dis-je, chaque matin.

Et chaque soir, chatte famélique, je me faufile à bord des limousines, souris docilement à ces mâles suintants et gonflés. Leurs grosses mains remontent sur mes cuisses avant même que mes fesses aient touché le cuir luisant de la banquette. Je me concentre sur la morsure de l'eau fumante de la douche que je prendrai ensuite, après que leur sexe m'ait profanée. Une brûlure en chassant une autre.

 

Je regarde vers le ciel de ces palaces dorés, prise de vertige. Moi, Anna, je ne suis qu'une toute petite pute de luxe, insignifiante et jetable. À Moscou, même le métro se pare de bijoux et de dorures. Partout ici, même sous le sol, là où logent les rats, il faut éblouir. Il faut parader, l'ego bombé, au bras de cette jeune fille au prénom de grande dame, faisant rêver les petites filles. Elle rêve secrètement de sa maisonnette de bois sous un chapeau de neige : son paradis perdu. Perdu. Baba, si tu savais...

Mes larmes coulent, mon mascara aussi sans doute. Ce dernier dessine sur mes joues un sillon qui se creuse de plus en plus. Un chemin que mes larmes connaissent par coeur désormais. L'habitude, du malheur. J'ai mal à la tête, mes oreilles bourdonnent. Est-ce cela mourir ?

- Mademoiselle, ça va ?

J'ouvre les yeux. Peinant à soulever ma pauvre tête, je distingue une silhouette.

L'homme s'agenouille et approche sa main de mon visage. J'aimerais reculer mais, c'est trop tard, mon corps m'a déjà abandonnée.

 

- Je suis là pour vous aider, Mademoiselle. Tout ira bien. S'il vous plaît, restez tranquille, implore-t-il doucement en me caressant les cheveux.

 

C'est alors que je l'entends. Mon âme murmure la chanson, celle de maman. J'entends la balalaïka, le feu...

Mes yeux se referment, sourient tandis que la voix chaude de mon père me revient :

 

- Nucha, tout ira bien, tu rencontreras ton prince !

 

Oui, Baba, tout ira bien, tu avais raison. Comme dans un conte. Un conte où la douce voix du Prince, sur la place Rouge restée vide, sauve enfin Anna, des griffes des loups de la Troisième Rome.

 

UN MÉTRO POUR L’INCONNU

Thierry DAUNOIS

 

Lorsque Sergueï, dix jours après mon arrivée en Russie, me proposa une visite du métro de Moscou, j’acceptai sans hésiter. C’était l’occasion et, connaissant Sergueï, je ne serais pas déçu : sa connaissance de la ville et de son histoire était telle que je ne doutais pas de découvrir, grâce à lui, des lieux insoupçonnés.

 

Nous nous sommes retrouvés à la station Komsomolskaia. Prospekt Mira, Novoslobodskaia, Kievskaia, Arbatskaia, Belorousskaia... : Sergueï me fit admirer statues, mosaïques, peintures, décors de marbre... Puis il nous fit emprunter la ligne 3, jusqu’à la station Semionovskaia.

 

« En travaillant sur l’histoire de cette station, ouverte en 1944, je suis tombé sur quelque chose de surprenant », me dit Sergueï. Quittant le quai, il m’entraîna vers une galerie isolée. Au milieu du boyau, il s’arrêta – regard circulaire, personne ! – et sortit une poignée de sa poche. Dans le mur de gauche, il la positionna dans une encoche et actionna un mécanisme presque invisible, ouvrant une porte parfaitement dissimulée. Il alluma une lampe électrique, me fit signe et s’engagea dans le passage ainsi ouvert.

 

« Dans les archives, seul un bref passage mentionne des travaux d’extension, entre 1945 et 1946. Puis plus rien. Comme si rien ne s’était passé ou que les archives avaient été trafiquées pour supprimer toute mention à ce sujet. Il m’a fallu des semaines pour découvrir cette porte... et ce qu’il y a derrière ! ».

 

Le couloir partait tout droit, puis il y eut des intersections, des embranchements, des croisements avec d’autres galeries, jusqu’à parvenir dans une station, avec un unique quai central. Même si l’ensemble n’était visiblement pas terminé, tout l’espace était de marbre blanc et noir. Tournant sur lui-même, Sergueï promena le faisceau de sa lampe pour me laisser admirer, jusqu’au moment où, piégé par l’obscurité, son pied se coinça dans un trou qu’il n’avait pas vu. De douleur, il tomba au sol : grosse entorse ou genou déboîté.

 

« Il faut chercher de l’aide, me dit-il, je ne peux pas marcher. Repère bien la serrure dissimulée dans le mur, en sortant, pour la retrouver au retour, ajouta-t-il en me tendant la poignée. Prends le métro, jusqu’à Ploschad Revolyutsii, puis rejoins la Place Rouge. Longe le Goum, puis la cathédrale, et prends à gauche, rue Varvarka. Au 15, sonne chez Svetlana Panetskova, l’amie que tu as rencontrée avant-hier, elle est infirmière. Explique-lui. Allez, ne t’en fais pas pour moi, ça va aller, dit-il, voyant que j’hésitais à l’idée de le laisser seul. Plus vite parti, plus vite revenu. Je vais fumer, cela me détendra et me fera un peu de lumière. », conclut-il en riant.

 

Et c’est ainsi que je le laissai, bientôt plus qu’un point rouge, celui de sa cigarette, dans le noir.

 

Deux ou trois fois, je m’égare. À un moment, j’ai la sensation de faire un pas dans le vide, mais presque aussitôt, j’atteins un mur que je reconnais. La sortie ! Ouvrant doucement la porte, je me faufile dans le couloir, puis, me baissant, je fais semblant de refaire mon lacet : en fait, je trace un repère sur le mur.

 

Je monte dans le métro, direction la Place Rouge. J’ai quatre arrêts à parcourir. Sans y prêter réellement attention, je note qu’il règne un grand calme dans la rame. Regardant plus attentivement autour de moi, je me fais la réflexion que les gens qui m’entourent sont encore plus bizarres que d’habitude, les regards encore plus fuyants.

 

Le métro s’arrête. Je descends, prends quelques secondes pour me repérer, et pars en direction de la Place Rouge. Sans m’y arrêter, j’observe que les soldats sont plus nombreux que les jours précédents. Puis je débouche sur la Place Rouge. Et je me fige de stupeur. Il manque quelque chose ! Oh, je vois bien, face à moi, les forteresses du Kremlin ; sur ma gauche, se trouve bien le bâtiment du Goum. Mais, sur ma droite, aucune trace de l’Église de la Vierge de Kazan. Et, surtout, à ma gauche, la vue porte jusqu’à la Moskova.

 

Je cligne des yeux, convaincu qu’il s’agit d’une illusion d’optique. Mais, quand je les rouvre, je dois me rendre à l’évidence : les clochers à bulbe, pourtant reconnaissables, de la cathédrale Basile-le-Bienheureux, ne sont pas là. Pas plus que la cathédrale elle-même.

 

Un homme, que je n’ai pas vu arriver, me percute soudain, me tirant de ma sidération. Par réflexe, je me faufile dans une ruelle. Il me faut le temps de réaliser, parce que je sens que ce n’est pas uniquement un problème architectural. Plusieurs « détails » me frappent alors. Je n’entends aucune conversation en langue étrangère ; les vêtements des personnes qui passent sont assez curieux, presque datés ; tous se déplacent les yeux rivés au sol ; les soldats sont effectivement extrêmement nombreux. Et puis je le vois. Le drapeau. Sur le Kremlin. Ce n’est pas un drapeau russe. C’est un drapeau qui ressemble fort au drapeau soviétique, rouge, avec un marteau et une faucille. Par inadvertance, je regarde ma montre, elle indique l’heure et la date à laquelle je m’attends. Mon téléphone portable, lui, ne capte aucun réseau.

 

Là, j’ai failli paniquer. J’ai fermé les yeux, respiré profondément. Et j’ai pensé à deux choses. La première, c’est que, pour l’instant, la cause de tout cela n’a pas d’importance : hallucination, crise de folie, passagère ou non, voyage dans le passé, univers parallèle, peu importe. La seconde, c’est que, pour sortir de ce cauchemar, il faut d’abord que j’en mesure l’étendue. Si Svetlana existe, elle pourra peut-être m’aider à comprendre.

 

Je retourne vers la Place Rouge, et je reprends le trajet vers la rue Varvarka. Au 15, je trouve effectivement une sonnette au nom de Svetlana Panetskova. J’enfonce le bouton et, quand une voix féminine me répond, je lui indique mon nom, en précisant que je suis un ami de Sergueï.

 

La petite séance de marche m’a – un peu – éclairci les idées. J’ai réfléchi et éliminé plusieurs hypothèses : le gag, trop monumental, la folie – j’ai vraiment l’impression d’être dans un cauchemar, mais bien trop lucide pour être fou –, et le voyage vers le passé. Je dois continuer à explorer les autres options. Amateur de fantasy, l’idée d’un monde parallèle revient en force.

 

Arrivé au cinquième et dernier étage, une porte s’entrouvre sur le palier, et une jeune femme blonde me dévisage. Elle semble attendre quelque chose et ne pas me reconnaître ; moi, je la reconnais. Je m’approche et murmure « Sergueï m’envoie, il est blessé, il a besoin d’aide ». Une lueur d’effroi traverse ses yeux bleus. L’air crispé, elle regarde derrière moi, comme si elle craignait que je ne sois pas seul. Puis – rassurée ou résignée ? –, elle ouvre la porte en grand, me faisant signe d’entrer.

 

« Qui êtes-vous ? », me demande-t-elle. Elle ne me reconnaît visiblement pas.

 

Elle me fait entrer dans un petit salon, chichement meublé. Un vieux canapé défoncé, une table basse. Seul signe de vie, sur la table, trois cartes à jouer, un 3, un 7 et une dame de pique.

 

Comme je ne veux pas lui faire peur, je lui indique mon nom, et lui redis que je suis un ami de Sergueï, à Moscou depuis dix jours. Sur mon téléphone, je lui montre une photo prise avec Sergueï. Puis je lui dis que j’ai quelques questions à lui poser, qui risquent de lui sembler curieuses.

 

« Quel est le nom du parti politique au pouvoir actuellement ?

– Le KPSS, naturellement, me dit-elle, en me regardant avec des yeux ronds.

– Et comment s’appelle le secrétaire général ?

– Evgeni Mladenov, bien sûr. Il a pris la succession de Lazare Kaganovitch à la mort de ce dernier, en 1991.

 

Je suis historien, spécialiste de l’Union soviétique. Dans notre univers, Lazare Kaganovitch n’a jamais dirigé le parti... Mais peu de choses séparent le réel du possible. L’homme a travaillé à la construction du métro de Moscou, et milité pour la destruction de toutes les églises, et notamment de la cathédrale. Visiblement, dans cet univers, il l’a emporté ! Ici, désormais, les églises ont été détruites, le communisme s’est maintenu et la Place Rouge est vide.

 

 

DES FLEURS POUR LES HÉROS

Luc TUFFIER

 

Une brume épaisse, comparable au fog londonien, recouvrait la ville endormie, en ce 18 décembre. De l’avenue Okhotnyy Ryad Ulitsa s’échappa une silhouette agile qui se précipita dans la bouche de métro Arkheology Moskvy Muzey. Quelques instants plus tard, la petite fille remontait les marches, après s’être un peu réchauffée dans la bulle d’air tiède exhalée du sous-sol. Emmitouflée, Irina portait, devant elle, le panier d’osier plat que son grand-père lui avait fourni en raccourcissant la lanière glissée sous le col de fourrure. Elle n’avait que neuf ans !

La charge n’était pas très lourde mais elle la portait depuis plus de vingt minutes et elle s’en ressentait au niveau du cou. Elle avait hâte d’achever sa mission avant l’heure fatidique, puis se retrouver au chaud, dans l’arrière-boutique, devant une tasse de lait crémeux qu’aurait préparé Natalia, l’employée, qui n’arriverait qu’à huit heures. Sans elle, la boutique de son grand-père aurait dû fermer, avec toutes les conséquences que cela impliquait. Son petit déjeuner avalé, Irina reprendrait le cours normal de sa journée, à commencer par l’école …

Le froid intense qui régnait, la saisit de nouveau, lui lançant des aiguilles sur les joues et lui humidifiant les yeux. Trente degrés sous zéro, qui paraissaient encore inférieurs à cause de la bise qui balayait la ville. Elle s’engagea dans la rue Krasnaya Ploshchad’ et longea la façade du musée. La place rouge était vide… Qui s’y serait présenté à cette heure, hormis les patrouilles de la police municipale ? Dans un quart d’heure, un clocher allait sonner sept heures. Irina avait donc un peu plus d’une heure pour procéder au rituel que son grand-père effectuait chaque jour, mais, alité depuis la veille avec une forte fièvre, il s’en trouvait aujourd’hui incapable.

   Ce cher grand-père Igor ! Il l’avait recueillie au décès de ses parents à la suite de cet accident qui avait conduit leur voiture dans un lac gelé où ils s’étaient noyés. Igor encore, qui lui avait appris tout ce qu’une fleuriste devait savoir pour présenter à la clientèle la meilleure qualité. Igor toujours, qui, par son travail acharné, était devenu, depuis six ans, le fleuriste officiel pour Moscou et avait le privilège de fleurir les tombes alignées au pied de la muraille du Kremlin. Mais Igor aussi, qui s’était attiré, par cette distinction, l’inimitié du précédent mandataire pour remplir cet office, la famille PLUT, fleuristes depuis trois générations qui s’était trouvée évincée devant le choix des camarades décisionnaires : les roses d’Igor étaient sublimes, celle des PLUT seulement ‘ordinaires’, car ils se réservaient les plus belles pour la vente aux touristes.

Le calcul d’Igor avait été simple : mieux valait mettre sa production en valeur sur un site visité de tous et bénéficier du panonceau ‘fournisseur officiel du parti, fleuriste des héros nationaux’ qu’il avait placé bien en évidence sur sa vitrine, que tenter de gagner quelques roubles sur une centaine de roses, qui ne trouvaient pas forcément preneurs dans la journée. L’afflux d’acheteurs compensait largement le manque à gagner.

Irina s’approcha de la première tombe, fit basculer le couvercle du panier vers l’avant et enleva ses moufles. Elle prit le grand sac en papier qu’elle fixa par une anse sur le crochet de côté et se baissa pour enlever les trois roses flétries déposées la veille. Elle les glissa dans le sac et prit trois roses qu’elle déposa sur le marbre, les agençant comme il se doit : la première dans l’axe, la seconde formant un angle de 45° vers la droite, la troisième entre elles deux, les tiges se croisant au même niveau. Elle recommença cette opération plusieurs fois, s’arrêtant un moment sur celle de Youri Gagarine, son préféré. Après avoir fleuri celle de Maxime Gorki, elle traversa l’espace qui la séparait de la seconde série de stèles. Elle fut surprise par une voix qui lui demandait ce qu’elle faisait là. Un soldat lui apparut, venant du coin du mausolée de Lénine. L’avait-il épiée depuis son arrivée ?

C’était un jeune, vingt ans tout au plus, qui voulait sans doute affirmer son autorité naissante dans cet uniforme un peu trop grand pour lui. Mais la vue de l’arme qu’il portait au côté suffit à Irina pour la pétrifier.

« Qui es-tu ? Que fais-tu sur les tombes de nos héros ? As-tu les autorisations ?

  • Oui, bien sûr, balbutia la fillette.

Elle sortit les documents glissés dans une pochette, sur un bord du panier et les tendit au soldat d’une main tremblante, non par peur – elle se savait en droit d’effectuer cette mission – mais à cause du froid qui la faisait maintenant grelotter. Ses petites mains commençaient à bleuir et elle n’eut pas l’idée de remettre ses moufles. Tout le temps qu’elle avait consacré à cette tâche, le froid ne l’atteignait plus, trop concentrée pour la mener à bien.

« Je vois que ce travail incombe à TSVETOK Igor. Est-ce ton prénom, jeune fille ?

  • Non, je m’appelle Irina TSVETOK.
  • Dans ce cas, tu n’es pas habilitée à t’approcher de ce lieu sacré et je dois t’empêcher de te livrer à un sabotage.
  • Mais je …
  • Inutile de tenter de te justifier. Je suis assez grand pour juger les faits par moi-même. Aussi, je vais te conduire au poste pour procéder à la vérification de ton identité, nous t’interrogerons sur tes intentions malveillantes et te garderons le temps nécessaire pour que tu avoues.

Devant tant d’injustice, les larmes montèrent aux yeux d’Irina.

  • A moins que …Oui, pour éviter de remplir des paperasses, voici ce que nous allons faire : je vais te laisser partir, mais je dois te confisquer tes fleurs. C’est à toi de décider.

Le dilemme était d’importance : soit aller au poste et y passer sans doute la journée, auquel cas le fleurissement ne serait pas achevé. ; soit se délaisser des fleurs et tenter de revenir terminer le travail avec d’autres roses, avant huit heures. Mais la boutique se trouvait à vingt minutes à pied de la place rouge et il était sept heures vingt. En courant, elle pourrait y parvenir.

Toutefois, si le jeune soldat se trouvait toujours en ce lieu à son retour, il lui confisquerait de nouveau ses fleurs et alors, Igor se verrait retirer son privilège par manquement à sa mission de prestige national. De plus, il risquait de s’attirer d’énormes ennuis par le fait qu’il portait atteinte à l’image de la Russie.

Elle choisit la seconde solution et s’apprêtait à se défaire de ses roses lorsqu’une patrouille de six policiers s’approcha d’eux. Leur chef, Stanislas, comprit bien vite qu’Irina grelottait de froid. De plus, la présence du soldat, qui s’embrouillait dans ses explications, lui parut louche. Il décida d’emmener ces deux-là au poste, situé à une rue de là.

Au chaud, Irina put expliquer sa présence, du fait de la fièvre de son grand-père. Heureusement, Stanislas connaissait bien Igor pour se ravitailler à sa boutique. Quant au soldat, il s’appelait Ivan PLUT. Les raisons de son intervention furent rapidement découvertes, grâce à son nom de famille : il était le fils du fleuriste évincé par Igor, il y a six ans, et s’était donné pour mission de saboter le travail d’Irina afin de détrôner son grand-père.

Ivan finit par avouer que ce stratagème aurait permis à ses parents de prétendre remplacer Igor dans cette mission si particulière et de retrouver ainsi la position perdue.

Irina fut aussitôt libérée, et dûment escortée par deux policiers qui l’aidèrent à achever le fleurissement des tombes Ils poussèrent même la complaisance à procéder au parfait alignement des bouquets avant que ne sonne, quelque part dans le quartier, une cloche annonçant huit heures.

À compter de ce jour, un policier passa à la boutique peu avant sept heures pour la conduire à bord d’un véhicule de patrouille sur la place rouge, puis la raccompagner. Ce manège initialement prévu le temps qu’Igor se rétablisse, dura jusqu’au printemps suivant.

Ivan PLUT reçut un ordre de mutation le 2 janvier : il devait rejoindre la caserne de Palana, au Kamtchatka, dans les trois jours.

LA PLACE ROUGE ÉTAIT VIDE : c'est parti !
Amis auteurs, il est temps de vous ronger les ongles, car les membres du comité de lecture de notre concours d'écriture viennent de recevoir vos textes pour une première sélection. Nous leur souhaitons de bonnes lectures !
Au fait, vous ai-je dit que c'est François-Henri Soulié qui présidera notre jury ? Non ? Et bien je vous le dis !

L’image contient peut-être : dessin

Prestation de grande qualité offerte Lundi 26 et mardi 27 mars aux élèves de l'école du centre par un petit ensemble de Yaroslavl

Ces manifestations organisées en partenariat avec l'équipe pédagogique de l'école a permis à ce groupe de musiciens de présenter aux enfants de l'école des instruments traditionnels russes . A l'issue de leur prestation ils ont répondu aux nombreuses questions posées par les élèves et petit goûter leur a donné l'occasion de découvrir quelques spécialités russes.




À placer peut être sous une photo du groupe
-domra ( Ouliana ,professeur de domra à l'école de musique du centre culturel de Yaroslavl )
- domra basse ( Simon, 13 ans )
-domra alto ( Helena, musicienne professionnelle )
-bayan (Roman, musicien professionnel )
- chant ( Diana,10 ans)

Suite à notre dernier voyage dans les étincelantes villes de l'Anneau d'Or de Russie, j'ai été intrigué par une curiosité botanique. En effet lors de la visite du parc du Monastère de Tolga à Iaroslavl, la guide nous a présenté le fameux "Cèdre de Sibérie" qui n'est pas un cèdre mais un pin (Pinus sibirica) doté d'une grande renommée en Russie. En faisant des recherches sur cet arbre mythique j'ai découvert une région extraordinaire peu connue, sauvage, au riche passé, remplie de curiosités et qui s'apparent par certains côtés à nos Pyrénées. Il s'agit de l'Altaï, petite république au sud de la Sibérie, aux frontières de la Russie avec la Mongolie et le Kazakhstan.

 

Voir la suite dans la page Infos "Les Merveilles de l'Altaï"

 

 


 

L'association Pouchkine aime partager l'amitié qu'elle entretient avec la Russie depuis si longtemps et propose, pour les petits et les grands, un voyage au cœur de la culture russe animé par Anna et Olga, toutes deux russes d'origine.

 

Que la balade commence...

 

Au détour de la forêt les plus petits pourront rencontrer la sorcière Baba Yaga et son étrange maison...

Un peu plus loin les plus grands pourront s'initier à la danse, ou bien partir dans un périple orthographié à la découverte de ce mystérieux alphabet et peut-être revenir avec quelques mots ou une petite chanson...

Et pour terminer cette promenade, nous proposons une petite dégustation non pas de vodka mais de quelques spécialités culinaires russes.

 

Les interventions que nous proposons sont dites « sur mesure » car nous souhaitons répondre au plus près à la demande pour que chacun soit heureux de ce temps d'échange.

L'espace de quelques heures, enfants, jeunes et adultes vont découvrir la richesse culturelle de cet immense pays (25 fois la superficie de la France !).

 

Pour tous renseignements et questionnements merci d'utiliser notre formulaire de contact.